Notre lettre 583 publiée le 21 février 2017

À LONDRES, UNE PAROISSE QUI A ANTICIPÉ LES BIENFAITS DE SUMMORUM PONTIFICUM

Il y a 10 ans, le motu proprio Summorum Pontificum ouvrait la voie à l’apparition de paroisses personnelles (c’est-à-dire non territoriales) dédiées à la forme extraordinaires du rite romain (article 10). Il en existe un certain nombre dans le monde et quelques-unes en France : dans les diocèses de Bordeaux, Toulon, Strasbourg, Lyon, Blois. Au Gabon, à Libreville, il existe même une paroisse territoriale de forme extraordinaire.

Toutefois, comme nos lecteurs le savent bien, l'une des caractéristiques du motu proprio est que les fidèles puissent bénéficier, s’ils le désirent, de la messe traditionnelle dans leur propre paroisse (article 5). Dans un esprit de pleine application du motu proprio, on a donc vu des paroisses territoriales s'ouvrir sincèrement à la forme extraordinaire, gagnant ainsi le qualificatif de « bi-formalistes », car offrant aussi bien la forme ordinaire (la messe de Paul VI) que la forme extraordinaire (la messe traditionnelle) du rite romain. Aujourd’hui, des dizaines de paroisses à travers le monde vivent ainsi dans la paix liturgique, cet « enrichissement mutuel » voulu par Benoît XVI.

Cependant, dès avant 2007, cette coexistence se faisait déjà en quelques rares endroits comme dans une paroisse de Marseille, aujourd’hui disparue, ou dans la paroisse parisienne de Saint-Eugène-Sainte-Cécile (où la forme traditionnelle est de fait dominante, compte tenu de la demande des fidèles). Un autre de ces lieux précurseurs se trouve à Londres où, depuis 1995, la paroisse Saint-Bède, dans le quartier de Clapham, a pleinement ouvert son sanctuaire à la liturgie traditionnelle. L’histoire de l’introduction de la messe traditionnelle à Saint-Bède nourrit nos réflexions de la semaine.



Vigile de Pâques à Saint-Bède.


I – LE RÉCIT DU RETOUR DE LA MESSE TRADITIONNELLE À SAINT-BÈDE
 
« La paroisse Saint-Bède, à Clapham Park, abrite une communauté traditionnelle reconnue par les archevêques de Southwark depuis maintenant de nombreuses années : c’est un bon exemple de la pleine intégration de la messe traditionnelle dans une paroisse » assure Joseph Shaw, Président de la Latin Mass Society. « L’aumônier de la communauté, poursuit-il, a souvent été un prêtre vivant sur place, dans le grand presbytère paroissial, prêtant main forte à l’abbé Christopher Basden, curé de longue date de la paroisse. L’un comme l’autre sont généralement disponibles pour tous les paroissiens, qu’il s’agisse des confessions, de la préparation aux sacrements, des visites aux malades, etc. Les fidèles traditionnels sont fortement attachés à la paroisse et sont associés à toutes ses activités. »

Nous avons découvert Saint-Bède l’an dernier, lors des journées Sacra Liturgia de Londres. La forme extraordinaire y est offerte tous les jours, à 7 heures en semaine, à 9 heures le samedi et à 11 heures le dimanche.

Si l’Oratoire, à Brompton, ou l’église Saint-Jacques, dite « Spanish Place », à Marylebone, sont des églises bien connues des fidèles traditionnels en séjour à Londres – pour la majesté de leur architecture, la beauté de leur liturgie et la commodité de leur emplacement –, Saint-Bède est, elle, bien connue des prêtres. Son presbytère est en effet une ruche où se croisent séminaristes, prêtres étrangers et religieux en transit ou en mission à Londres. Y compris ceux des instituts et communautés Ecclesia Dei qui y sont toujours les bienvenus.

Tout a commencé en septembre 1994 lorsque l’abbé Christopher Basden fut nommé curé de la paroisse, charge qu’il occupe encore aujourd’hui. « En 1972, alors que j’étais étudiant, raconte-t-il (1), j’ai adhéré à la Latin Mass Society. À l’image de nombreux jeunes d’aujourd’hui, je me sentais privé de la beauté de notre tradition liturgique, pour ma part parce que j’avais grandi au Proche-Orient. Toutefois, au fil du temps, je finis par me convaincre qu’il n’y avait pas d’avenir légal pour l’ancien rite au sein de l’Église. Parmi ma génération, nous avons été nombreux à subir le raz-de-marée du changement sans avoir les outils ni les connaissances pour défendre comme il se fallait la Tradition à laquelle nous étions pourtant si attachés. »

Ordonné en 1979, l’abbé Basden dessert plusieurs paroisses du Kent avant, en 1993, de partir passer quelques temps aux côtés de ses parents aux États-Unis. Là, deux prêtres amis lui font découvrir l’ouvrage de Klaus Gamber, La réforme liturgique en question, qui lui ouvre les yeux sur le fait que le Novus Ordo n’est pas la liturgie imaginée et souhaitée par les Pères conciliaires. Ses deux amis en profitent pour l’inscrire à une retraite de la toute jeune Fraternité Saint-Pierre, prêchée en Pennsylvanie : « Au cours d’une messe solennelle célébrée pendant cette retraite, j’ai vu toutes mes incompréhensions et mes réticences balayées par la beauté pure de cette expérience et j’ai dit :
– D’accord mon Dieu, vous avez gagné. J’irai au Barroux et j’apprendrai à célébrer la messe traditionnelle. »

En arrivant à Saint-Bède en 1994, l’abbé Basden a donc au fond du cœur « l’intention de restaurer d’une façon ou d’une autre la Messe et la Tradition ». Sauf qu’il fallait, à l’époque, pour pouvoir célébrer, une autorisation que l’abbé Basden n’avait pas. Il se tourna donc vers un prêtre âgé bénéficiant d’un tel indult, le RP Hugh Thwaites, un jésuite qui l’avait par le passé souvent encouragé à se tourner vers l’ancienne liturgie. Hélas, le RP Thwaites lui répondit qu’il quittait Londres pour prendre sa retraite dans un village au nord d’Oxford au milieu de ses confrères de la Compagnie de Jésus.

Quelques semaines plus tard cependant, un ami de l’abbé Basden lui confia que le RP Thwaites cherchait activement un lit et un autel car, comme il en convenait lui-même : « J’aime beaucoup les jésuites mais je ne peux pas vivre parmi eux. ». L’abbé Basden n’hésita pas et le contacta immédiatement pour l’inviter à Clapham. Début 2015, le RP Thwaites, à l’orée de ses 77 ans, commença donc la célébration de la messe traditionnelle à Saint-Bède, les dimanches à 8h50.

Peu à peu, une petite communauté de fidèles traditionnels se constitua autour de ce jésuite à la personnalité aussi attachante que directe. Aussi, début 1997, quand il annonça de façon impromptue son départ pour le Pays de Galles à l’abbé Basden, celui-ci se trouva amené à prendre la plume pour demander à son archevêque, Mgr Bowen, de pouvoir à son tour bénéficier d’un indult pour continuer à offrir la liturgie traditionnelle à ceux de ses paroissiens qui la demandaient. Pour toute réponse à sa requête dûment motivée, le curé de Saint-Bède reçut deux lignes particulièrement laconiques : « Merci pour votre lettre qui contient de nombreux éléments positifs. »

« Bien embarrassé, je consultai alors quatre prêtres. Trois d’entre eux me dirent : – S’il ne vous dit pas non, alors c’est que vous pouvez célébrer. Le quatrième, lui, protesta horrifié mais, pour la première fois de ma vie, je choisis de suivre l’avis de la majorité ! », rapporte amusé l’abbé Basden. De fait, son archevêque ne lui fit jamais remontrance de sa décision même si son auxiliaire, lui, la lui reprocha. De toute façon, quelques semaines plus tard, l’arrivée au presbytère de deux autres religieux aptes à célébrer selon le missel tridentin – un nouveau jésuite et un bénédictin – permit à l’abbé Basden de s’appuyer sur eux pour pérenniser la célébration.

Sous l’impulsion d’un de ces deux prêtres, et avec le concours toujours efficace de l’abbé Basden, la communauté traditionnelle va vite grandir en nombre, au point de devenir l’un des trois piliers de la vie paroissiale, à parts égales avec la communauté Novus Ordo en anglais et celle en espagnol pour la population latino-américaine. C’est cette intégration exemplaire au sein de la vie paroissiale qui fait de Saint-Bède un lieu unique. À Londres bien sûr, mais pas seulement.

Surtout, depuis 1995, soit 12 ans avant le motu proprio de Benoît XVI, cette paroisse – à l'instar de Saint-Eugène à Paris – est une source intarissable de baptêmes, de mariages, de conversions et de vocations sacerdotales. Elle est la preuve que, dans la plénitude de sa liturgie, l’Église est encore féconde.




II – LES RÉFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE

1) Les plus anciens de nos lecteurs se souviennent qu’après l’instauration du Novus Ordo Missæ, un nombre conséquent de curés de paroisses conservèrent l’usage du Vetus Ordo Missæ (en France, au moins un par diocèse), certains évêques combattant ces prêtres de manière on peut dire féroce (en les suspendant, en les chassant, y compris avec utilisation de la force publique), d’autres les tolérant. Ceux qui furent tolérés maintinrent le caractère traditionnel de leurs paroisses jusqu'à ce que, avançant en âge, ils finissent par être obligés de cesser de célébrer, par décès ou départ à la retraite. Les dernières paroisses de ce type, ayant toujours conservé la liturgie traditionnelle, ont disparu à l’orée du XXIe siècle. Quant aux prêtres pourchassés, un certain nombre d'entre eux « prirent le maquis », s’installant dans des lieux de fortune (voyez notre lettre 292 évoquant la figure de l'abbé Houghton, par exemple), jusqu'à ce que les jeunes prêtres issus de la Fraternité Saint-Pie X – 200 lieux de culte aujourd’hui en métropole, soit deux par diocèse – ne prennent le relais.
Avec le motu proprio de 1988 apparurent de nouveaux lieux de culte officiels, déterminés par les évêques et desservis par les prêtres des communautés Ecclesia Dei voire, comme à Paris, par des prêtres diocésains. Toutefois les cas de paroisses offrant régulièrement la messe traditionnelle aux côtés de la messe de Paul VI, témoignant ainsi d’une continuité ou d'une redécouverte liturgique, étaient rarissimes, aux exceptions citées en introduction. Le cas de la paroisse Saint-Bède est un de ceux-ci.

2) D’une certaine façon, le récit de l’arrivée de la messe traditionnelle à Clapham est donc un concentré de l’histoire de l’Église de ces 50 dernières années : qu’il s’agisse de l’abbé Basden, élevé en Égypte, attiré par la Tradition – dans son témoignage il avoue « avoir toujours considéré Mgr Lefebvre avec sympathie » – mais qui y renonce en entrant au séminaire, la pensant hors-jeu dans l’Église, ou du RP Thwaites, anglican converti au catholicisme sur le navire qui l’emportait combattre en Asie durant la Seconde Guerre Mondiale, et devenu plus tard grand promoteur de la Légion de Marie comme de la messe traditionnelle (ce qui est fort rare chez les jésuites), ces deux prêtres semblent l’archétype de bien des prêtres de ces dernières décennies. D’un côté un prêtre partagé, si ce n’est déchiré, entre sa fidélité à la Tradition et son obéissance à l’Église – mais qui choisit l’obéissance, y compris par sentiment d’impuissance face aux vents de l’histoire –, de l’autre un prêtre taillant sa route impavide nonobstant les obstacles qu’il rencontre sans toutefois manquer à ses vœux de jésuite.

3) Dans son récit, l’abbé Basden évoque l’indult nécessaire aux prêtres diocésains pour pouvoir célébrer la liturgie traditionnelle avant 2007 et laisse entendre qu’il n’était pas envisageable, au moment où il arrive à Clapham, soit au milieu des années 90, de l’obtenir de son archevêque. En effet, et même si comme nous l’avons souvent rappelé l’Angleterre a bénéficié dès 1971 d’une législation spécifique – le fameux « indult Agatha Christie », lire ici –, ni la lettre circulaire Quattuor abhinc annos, de la Congrégation pour le Culte divin, du 3 octobre 1984, permettant aux évêques diocésains d’user d’un indult pour les fidèles qui voulaient bénéficier de la célébration traditionnelle, ni les permissions possibles en fonction du motu proprio Ecclesia Dei adflicta de 1988, n’ont joui d’une grande popularité auprès de l’épiscopat britannique. L’abbé Basden parle même du « veto Hume-Worlock », du nom des archevêques de Westminster et de Liverpool qui s’entendirent pour limiter, comme le firent bien d’autres évêques, la célébration de la messe traditionnelle à quelques lieux bien circonscrits. Or, en dépit de ces freins épiscopaux, et c’est là une belle illustration des résultats du sondage conduit en juin 2010 par Harris Interactive pour Paix liturgique outre-Manche, la greffe traditionnelle a bel et bien pris à Clapham. Dans ce quartier populaire, comme aime à s’en féliciter l’abbé Basden, des fidèles de tous âges et de toutes origines ethniques et sociales communient ensemble dans une même, universelle et immuable liturgie.

4) Rappelé à Dieu en 2012, à 95 ans, le RP Thwaites avait confié en mai 1993 à la revue Christian Order – revue de défense doctrinale longtemps conduite par un autre jésuite de grande personnalité, le RP Paul Crane – ses « Réflexions sur le nouveau rite ». Dans cet article qui s’appuie sur son expérience d’anglican converti, le RP Thwaites explique que « la nouvelle messe ne nous donne pas ce dont nous avons besoin », à savoir la doctrine catholique. Convaincu que le principal défaut de la nouvelle messe « est qu’elle ne présente aucun rempart solide pouvant l’empêcher de glisser vers une liturgie protestantisée, et donc vers le protestantisme », il estime que la messe traditionnelle, en revanche, offre un apport doctrinal régulier qui permet de nourrir notre foi. « Notre nature humaine déchue nous pousse à aller au plus facile » de sorte que notre liturgie, privée de ses fondations doctrinales et de sa nature sacrificielle, tendra toujours à allers « vers une interprétation protestante ». La réponse, le RP Thwaites, l’avait donc trouvée dans la célébration « la plus fréquente possible » de la messe traditionnelle qui, concluait-il, « exprime exactement ma foi eucharistique ».

5) Il importe de rappeler que le motu proprio de Benoît XVI vise essentiellement à rendre possible la célébration de la liturgie extraordinaire dans les paroisses. Cette belle histoire de liturgie traditionnelle paroissiale à Londres permet de se souvenir du fait que la liturgie de l’Église a vocation à être paroissiale. Au fond, tout l’enrichissement que pourrait recevoir la liturgie ancienne de la nouvelle serait de pouvoir être célébrée paisiblement et normalement dans les paroisses.

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(1) Récit pour le numéro spécial de la communauté traditionnelle de Saint-Bède de mai 2016.

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