Notre lettre 618 publiée le 30 octobre 2017

LE CRI DU COEUR D’UN MOINE : LAISSEZ NOUS FAIRE L’EXPÉRIENCE DE LA LITURGIE DANS SA PLÉNITUDE !

Moine bénédictin de la fameuse abbaye Saint-Edmond de Douai – créée par des Anglais à Paris en 1615, déplacée à Douai après la Révolution et finalement accueillie en Angleterre lors de la persécution des congrégations religieuses en 1903 –, le P. Hugh Somerville-Knapman tient depuis septembre 2010 un blog intitulé Dominus mihi adjutor, dans lequel il livre ses réflexions sur la vie de l’abbaye, celle de l’Église et la liturgie. Cet été, le P. Hugh, Australien d’origine, a participé à l’université d’été de Sacra Liturgia, organisée dans le Var par son compatriote dom Alcuin Reid. À cette occasion, il a pour la première fois de sa vie officié lors d’une messe pontificale selon la forme extraordinaire du rite romain. C’était lors de la Fête de l’Assomption, le célébrant étant le cardinal Burke. Une expérience qui lui a inspiré les réflexions qui suivent et que nous accompagnons, à leur tour, des nôtres.

I – L’EXPÉRIENCE INTERDITE

Diacre lors de la messe pontificale célébrée dans la forme extraordinaire, je me suis retrouvé, en dépit des meilleurs efforts des cérémoniaires et du clergé assistant, en terre pleinement inconnue. J’ai fait de mon mieux pour chanter l’évangile et l’Ite missa est de manière convenable, en dépit d’une voix plutôt étranglée. Et il semble que j’ai su à peu près tenir ma place lors de la chorégraphie complexe qui régit la procession des ministres lors de l’évangile. Mais je peux vous assurer que, sur les marches de l’autel, votre cher Frère ne dominait pas la situation mais s’y noyait, aussi bien métaphoriquement que littéralement, puisque j’y transpirais par litres. Je recommande d’ailleurs cette expérience – celle de ministre débutant lors d’une liturgie pontificale – à tous ceux qui veulent perdre du poids !
Vêtu par des mains qui n’étaient pas les miennes et conduit le long d’un chemin qui ne m’était pas familier, j’ai survécu seulement grâce à la communion et au support des ministres assistants. Plus tard, alors que je m’excusais auprès d’un cardinal très aimable et compréhensif, me vint un cri du cœur, un cri d’angoisse jamais réellement articulé, un ressentiment sourd, celui d’un homme et d’une génération auxquels a été interdite l’expérience de la plénitude liturgique de l’Église. Au sein de mon monastère, j’ai pu goûter à certaines facettes de cette plénitude. Mais ces journées d’été m’ont fait comprendre combien d’autres facettes me sont inconnues. Le problème n’est pas la théologie, mais la pratique : mon orthopraxie liturgique n’est pas au niveau de mon orthodoxie liturgique. Et j’ai du mal à ne pas envier les plus jeunes qui nous entourent et qui, eux, ont pu bénéficier de ce qui nous a été refusé.
Laissons l’envie au diable. En dépit de mes imperfections, la journée d’hier a été merveilleuse et édifiante. Assister au premier rang, par exemple, aux rites de la
cappa magna, voir comment le prélat est littéralement dépouillé des honneurs de sa charge alors qu’il pénètre dans cette extension du royaume céleste que constitue le sanctuaire pour y accomplir les mystères sacrés de la Croix in persona Christi, a été à la fois une révélation et un enseignement. Comme l’a été toute la progression de la cérémonie, sa richesse symbolique et sa beauté musicale. Prévaut finalement un grand sentiment de gratitude et, j’ose le dire, de privilège.


(photo Sacra Liturgia Summer School 2017)

II – LES RÉFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE

1) Né au moment de la réforme liturgique, le P. Hugh Somerville-Knapman a répondu à l’appel du Seigneur en embrassant la vie bénédictine d’une abbaye qui, comme toute la congrégation bénédictine anglaise à laquelle elle appartient, accepta, en son temps, la réforme liturgique mais, depuis le motu proprio Summorum Pontificum et surtout depuis la visite de Benoît XVI en Grande-Bretagne en 2010, ouvre volontiers ses portes à la forme extraordinaire même si la prière des moines est encore réglée par les livres liturgiques réformés.

2) Nous avons fait la connaissance du P. Hugh en 2016, lors des journées de Sacra Liturgia à Londres. C’est lors de ces journées que le cardinal Sarah prononça le premier de ses grands discours en faveur de la poursuite de la réforme de la réforme liturgique, celui sur l’invitation à célébrer versus Deum. En un sens, le parcours personnel du P. Hugh se développe au rythme du renouveau liturgique permis et voulu par Benoît XVI. Tout d’abord, par la prise de conscience de la centralité de la liturgie dans notre vie de foi. Ensuite par la compréhension qu’il n’y a de liturgie catholique que christocentrée. Enfin, par la recherche et la découverte de ces trésors liturgiques que le motu proprio Summorum Pontificum a remis à disposition de l’Église universelle. Et la messe pontificale est l’un de ces trésors.

3) Nous avons examiné différents aspects de la messe pontificale, en particulier de celle d’un évêque titulaire en sa cathédrale, la plus représentative de toutes, dans notre lettre 491 (lire ici). Le P. Hugh, lui, nous livre un témoignage à la première personne, qui révèle les qualités nécessaires aux ministres d’une telle cérémonie, à commencer par l’humilité qui permet de se fondre avec confiance dans une liturgie dont il n’est pas question d’être autre chose que le serviteur et non le protagoniste. Humilité que la liturgie elle-même, et le P. Hugh commente ici le cas particulier d’une messe pontificale célébrée par un cardinal, rappelle aux officiants. Il est vrai que le Cérémonial des Évêques, qui règle les cérémonies de la messe pontificale tridentine, est aussi étranger, par son style rituel, à la réforme consécutive au dernier concile que ne l'est le Missel tridentin par son contenu théologique. En fait, la messe pontificale traditionnelle porte un contenu hautement théologique, celui d’une très solide et traditionnelle ecclésiologie fondée sur la nature et l’importance de l’épiscopat. Il est d’ailleurs piquant d’entendre aujourd’hui répéter que la théologie de l’épiscopat a été « redécouverte » à Vatican II alors que, comme le pressent le P. Hugh, la messe pontificale traditionnelle est la plus éloquente explicitation par la loi de la prière de ce qu’est la divine constitution de l’Église.

4) « Le problème n’est pas la théologie, mais la pratique : mon orthopraxie liturgique n’est pas au niveau de mon orthodoxie liturgique. » Ces mots du P. Hugh rappellent une grande vérité liturgique catholique : séparées l’une de l’autre, lex credendi et lex orandi sont arides. Par sa sensibilité théologique personnelle et sa découverte de la liturgie traditionnelle, le P. Hugh avait atteint une orthodoxie liturgique, à laquelle il manquait encore une pratique correspondante. D’où sa frustration d’avoir été privé pendant des années de l’expérience pratique d’une liturgie à laquelle il était pourtant théologiquement préparé. C’est sans doute l’un des plus beaux hommages sacerdotaux au motu proprio de Benoît XVI que rend là notre cher moine : il peut enfin faire l’expérience de la « plénitude de la liturgie » et, donc, comprend-on, de la plénitude de la foi.

5) Rappelons que nous avons fait conduire un sondage en Grande-Bretagne sur la réception du motu proprio au moment même où le P. Hugh ouvrait son blog, en 2010, à l’occasion du voyage de Benoît XVI sur l’île pour la Béatification du cardinal Newman (voir ici). Ce sondage faisait apparaître que deux catholiques pratiquants anglais sur trois étaient désireux de participer au moins une fois par mois à la célébration de la forme extraordinaire du rite romain pour peu que celle-ci soit célébrée dans leur paroisse. Et, de fait, comme nous l’avons écrit dans notre lettre 601, l’Angleterre est l’une des terres où l’essor de la forme extraordinaire du rite romain est le plus exponentiel puisqu’elle est passée, en dix ans, de 26 à 147 lieux de culte offrant la célébration de la messe traditionnelle latine et grégorienne.


(photo Sacra Liturgia Summer School 2017)

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