Notre lettre 725 publiée le 18 décembre 2019

LA LATIN MASS SOCIETY, UN "SYNDICAT" HISTORIQUE AU SERVICE DE LA MESSE TRADITIONNELLE

Alexander Joseph Ranald Shaw, 48 ans, professeur de philosophie médiévale à Oxford, père de 6 enfants, membre de la Société royale des Arts, est un des personnages principaux de la défense de la messe traditionnelle en Grande-Bretagne. Il est d’ailleurs le président actuel de la célèbre Latin Mass Society of England and Wales, l’Association pour la Messe en latin d’Angleterre et du Pays de Galles, un organe historique du grand refus de la messe de Paul VI, fondée en 1965 par le romancier Evelyn Waugh, Sir Arnold Lunn et Hugh Ross Williamson, et toujours particulièrement active..



João Silveira – Merci Joseph Shaw d’avoir accepté de nous présenter la Latin Mass Society dont vous assurez actuellement la direction. Pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, pouvez-vous en premier lieu nous présenter cette institution ?

Joseph Shaw – La Latin Mass society est déjà ancienne puisqu’elle a été fondée en 1965 par un groupe de laïcs catholiques préoccupés par l’orientation que prenait les reformes liturgique dans la période postconciliaires. Bien sûr, 1965 nous étions encore à quatre années de la promulgation du Novus Ordo, mais ce fut l’année où la célébration de la messe s’est mise à utiliser ordinairement les langues vernaculaires. Et dès que cela s’est produit, il est devenu évident pour des observateurs attentifs que le latin risquait de disparaître complètement, en tant que langue liturgique. Notre première action fut donc de réagir afin que la célébration de la messe en latin puisse se maintenir, d’où le nom de « Latin mass society » que les fondateurs donnèrent à cette association naissante.


João Silveira – Et qui furent ces pères fondateurs ?

Joseph Shaw – Parmi les personnalités fondatrices figuraient Sir Arnold Luun, également réputé pour son apologie de la foi mais aussi très connu comme l’un des pionniers du ski de compétition et aussi Russell Williamson, un converti, comme Luun. Evelyn Waugh, le romancier, est une autre personnalité éminente du mouvement à cette époque, même s’il est mort très rapidement.


João Silveira – C’étaient donc des personnalités fort diverses.

Joseph Shaw – Oui et qui n’était pas toutes comme des militants catholiques conservateurs mais qui étaient connues du grand public pour bien d’autres raisons que celles pour lesquelles elles s’engagèrent dans la Latin Mass Society naissante.


João Silveira – Parlez-nous de la fameuse première action de la Latin Mass Society, par laquelle elle s’est fait connaître dans l’ensemble du monde catholique.

Joseph Shaw – La première grande initiative du LMS fut provoquée par l’instauration en novembre 1969 du Novus Ordo Missæ. Cette décision, qui par ailleurs visait à interdire l’usus antiquior, provoqua un grand nombre de réaction en Grande Bretagne et pas seulement dans les milieux catholiques Car La liturgie traditionnelle faisait tellement partie de la culture britannique que beaucoup réagirent à l’idée qu’elle puisse disparaitre.

La Latin Mass mit en œuvre une supplique adressée au Saint-Père pour qu’il accepte de continuer à autoriser la célébration de la liturgie traditionnelle en Grande Bretagne. Immédiatement, cette pétition fut soutenue par un grand nombre de personnalités et d’intellectuel de Grande Bretagne dont, parmi la longue liste je pourrais citer, Vladimir Ashkenazy, Kenneth Clark, Robert Graves, F.R. Leavis, Cecil Day-Lewis Nancy Mitford, Iris Murdoch, Yehudi Menuhin, Joan Sutherland et aussi Agatha Christie et… deux évêques anglicans, ceux d’Exeter et de Ripon.

Les signataires demandaient que la messe traditionnelle soit préservée en raison de son importance comme  richesse patrimoniale dans la culture mondiale. C’était un angle intéressant que de réagir de cette manière. Ce n’était peut-être pas le premier argument qu’aurait développé un catholique pratiquant, qui voyaient dans la défense de l’usus antiquior bien d’autres motifs spirituels et théologiques. Mais je pense que cette supplique fut très utile car elle permit à de nombreuse personnalités qui ne se seraient pas senti concernées par des motifs théologiques de s’y associer complètement, je pense par exemple à une personnalité aussi éminente que Yéhudi Menuhin….


João Silveira – Et quel fut le résultat de cette entreprise ?

Joseph Shaw – Il y a la réalité et la légende. La légende raconte que le Pape Paul VI découvrant cette supplique y vit le nom d’Agatha Christie. Or, il était un fan de ses romans policiers, si bien qu’il donna son accord, d’où le nom d’« indult Agatha Christie » qui fut souvent donné postérieurement à cette autorisation.

En réalité, la motivation du Saint-Père fut probablement plus pragmatique : de voir tant de personnalités si diverses apposer leurs nom au bas de cette supplique lui a sans doute fait comprendre que ce serait entrer dans une incompréhension stérile « du monde » que de pas accorder ce que lui, demandaient toutes ces personnes.


João Silveira – Et comment s’étaient comporté les prélats d’Angleterre face à cette demande ?

Joseph Shaw – Une partie du clergé catholique mesura la situation et ce fut le Cardinal Heenan, un proche du pape qui lui demanda d’accorder cette autorisation, ce qui fut fait le 5 novembre 1971 (1).


João Silveira – Comment expliquez-vous le succès de cette supplique ?

Joseph Shaw – Ce que je peux surtout expliquer, ce sont les arguments qui auraient empêché son succès. A l’époque, l’opinion officielle à Rome et parmi les évêques, était que le Novus Ordo allait être un bon moyen de faire s’approcher la liturgie des fidèles. De ce fait les arguments qui ne seraient pas allés dans ce sens, en insistant par exemple sur le caractère élitiste de l’usus antiquior, ou plus encore ceux qui auraient critiqué le Novus ordo n’auraient pas fonctionné.

Le fait que les signataires aient en revanche insisté sur l’aspect culturel était un bon moyen d’avancer. Et rappelons-le, il y a avait de vrais personnalités parmi les signataires, en particulier des musiciens, quelques évêques anglicans, des membres du Parlement des trois principaux partis politiques de l’époque, le rédacteur en chef du Times, qui a publié la pétition, le principal responsable pour la programmation culturelle de la British Broadcasting Corporation, etc.

Ajoutons que, depuis le Concile, l’Eglise, qui s’ouvrait au monde, avait besoin du soutien des médias et qu’il n’aurait pas été très positif de s’opposer au « monde » qui s’adressait pour une fois à l’Eglise. Donc, le Pape a accepté de donner cet indult, mais cette permission était seulement applicable à l’Angleterre et au Pays de Galles.


João Silveira – Quelle conséquence cet « Indult Agatha Christi » va-t-il eu sur le développement de la LMS ?

Joseph Shaw – Ce succès inattendu fit de la Latin Mass Society la principale institution de défense de la messe traditionnelle en Grande-Bretagne qui se trouva dans une position unique par rapport aux autres groupes soutenant la liturgie à travers le monde.

En effet à partir de l’indult, il fut possible d’organiser des célébrations publiques, non seulement par des prêtres à la retraite, qui la célébraient déjà plus ou moins clandestinement dans leurs propres chapelles, mais également de les organiser officiellement. Pour ce faire il fallait la permission de l’évêque et il se trouva que les évêques préférèrent négocier avec LMS plutôt qu’avec des groupes de personnes aléatoires. Dès lors la LMS s’est imposée comme une sorte de médiateur naturel entre les fidèles catholiques qui souhaitaient la célébration de l’usus antiquior et les évêques peu enclins à donner ces autorisations. Je précise que le Cardinal Heenan, à l’époque archevêque de Westminster, a non seulement présenté la pétition au Saint-Père, mais qu’il a lui-même accordé et organisé aussitôt la célébration, chaque année, de deux messes traditionnelles dans sa propre cathédrale pour la LMS : une messe de Requiem en novembre et la messe qui accompagne notre assemblée générale annuelle en été.


João Silveira – La LMS est donc devenu un acteur incontournable dans le paysage de l’Angleterre catholique.

Joseph Shaw – Oui, tout naturellement, la LMS est devenue une sorte de syndicat pour les fidèles attachés à la messe traditionnelle, négociant avec les autorités en leur nom.


João Silveira – Cette situation a été modifiée avec la promulgation du motu proprio Summorum Pontificum ?

Joseph Shaw – Cette situation, en théorie, a prit fin avec la mise en place des effets bénéfiques du motu proprio Summorum Pontificum, puisque, selon son texte, il n’y a plus besoin de la permission des évêques pour célébrer la liturgie selon l’usus antiquior. Mais, en réalité, beaucoup de choses que la LMS a toujours faites depuis près de 50 ans doivent encore être réalisées par elle. En effet les fidèles qui veulent la messe pour une occasion particulière comme un mariage ou des funérailles ne savent pas toujours comment faire et c’est souvent à nous de trouver un prêtre favorable et capable de la célébrer, de rechercher des servants d’autels, et même une chorale, s’il s’agit d’une messe chantée, de fournir les missels et les ornements, bref de faire que cette demande puise se réaliser.


João Silveira – Etes-vous bien organisé pour répondre à ces demandes ?

Joseph Shaw – La LMS dispose depuis longtemps d’un important réseau de représentants qui sont actifs dans les 22 diocèses d’Angleterre et du Pays de Galles. Ils sont parfaitement immergés dans le tissu ecclésial et ont l’habitude d’entretenir des relations avec leurs évêques. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas de besoins, car si notre réseau national est important la demande qui est croissante fait que nos adhérents ne sont pas assez nombreux et doivent, 50 ans après notre fondation, se renouveler… Car il nous faut continuer à aider les prêtres à encourager les fidèles, à former les servants de messe et les chorales


João Silveira – Disposez-vous de moyens matériels pour coordonner tout cela ?

Joseph Shaw – Nous rendons grâces à Dieu de disposer de moyens matériels et économiques solides et réguliers, car nous avons de bonnes ressources financières qui ont régulièrement augmenté du fait que nous avons bénéficié de dons et de legs en notre faveur. Nous avons grâce à cela la chance d’avoir un bureau à Londres avec deux personnes l’une à plein temps l’autre à temps partiel, avec en outre le rédacteur en chef de notre magazine et un publiciste qui collaborent à temps partiel pour nous. Je pense que cette situation est unique dans le monde traditionnel pour une association laïque de ce type. La nôtre, en effet, jouit d’un degré de stabilité financière appréciable et d’un secrétariat approprié. Cela signifie que nous pouvons et devons faire toujours plus.


João Silveira – Pouvez-vous nous donner un exemple de vos actions actuelles ?

Joseph Shaw – Nous publions, par exemple, un ordo liturgique propre à la Grande-Bretagne ce qui est très important en raison du nombre de fêtes spécifiques à l’Angleterre et au Pays de Galles. En fait, il y a cent cinquante fêtes célébrées dans différents diocèses en Angleterre. Et nous avons diverses autres publications, dont un manuel d’apprentissage du latin liturgique. Nous organisons de nombreux événements, nous soutenons de nombreuses messes dominicales, nous organisons et nous aidons des pèlerinages et des recollections.


João Silveira – Vous assurez une formation des fidèles ?

Joseph Shaw – Nous offrons même diverses sortes de formation : par exemple nous organisons chaque été un cours de latin ; nous proposons tous les deux ans des formations ouvertes aux prêtres pour leur apprendre la célébration de la liturgie ; nous avons aussi une formation pour l’apprentissage du chant grégorien


João Silveira – Cette action ne concerne que l’Angleterre et le Pays de Galles ?

Joseph Shaw – Non. Les participants viennent aussi d’Écosse, de Pologne, des Caraïbes et d’Afrique. Il y a quelques années, deux prêtres du Sri Lanka nous avaient été envoyés par le Cardinal Ranjith. Nous sommes également en train de réimprimer un Canon des évêques, qui un livre formé de la partie de l’ordinaire du missel destiné aux évêques. Imprimé en gros caractères, il est donc très utile. En réalité, la réalisation des choses qui doivent être faites pour clarifier, pour restaurer les traditions, pour faciliter les choses aux fidèles, pour les former aussi à transmettre le savoir, est sans fin. Nous avons donc besoin de ressources pour faire cela, et surtout – c’est beaucoup plus important que l’argent – il nous faut du temps et de l’expertise. Or, nous avons la chance d’avoir des militants qui sont experts en latin, ou en chant, ou encore en liturgie, etc.


(1). La pétition avait été publiée par le Times, le 6 juillet 1971. L’indult de la Congrégation du Culte divin fut publié le 5 novembre 1971, mais il fut présenté comme préparé dès le 14 avril, pour ne pas paraître répondre à la pétition.

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