Notre lettre 786 publiée le 2 mars 2021

PRESENTATION DU CATHOLICISME AUX ETATS-UNIS DES ORIGINES A LA VEILLE DU CONCILE DE VATICAN II

PREMIER VOLET DE NOTRE ENQUETE SUR LA TRADITION CATHOLIQUE AUX ETATS-UNIS

Il y a deux années déjà, en 2018, le cardinal Raymond Burke, qui nous honore de son amitié, lors de son intervention à notre Rencontre Summorum Pontificum, à Rome, nous invita à étendre nos sondages auprès du peuple catholique des Etats-Unis. Nous avions en effet réalisé à ce moment plus de 8 sondages internationaux auprès des catholiques européens* et quelques sondages plus « périphériques » comme ceux que nous avons réalisés au Brésil en 2017, ou en Corée en 2018. Mais nous n’avions encore jamais commandité de sondage auprès de cette autre patrie de la Tradition que constituent les Etats-Unis. Un an plus tard, en 2019, nous avions réalisé ce sondage, mais de l’avis de tous ceux qui en prirent connaissance, il paraissait indispensable de le publier en l’incorporant dans un dossier plus général qui permettrait à nos lecteurs de l’intégrer dans son contexte historique et culturel étatsunien. Cette demande tout à fait compréhensible nous apparut comme impossible à réaliser avant que nous ne la proposions à notre ami Daniel Hamiche. Daniel était un passionné et un connaisseur érudit du monde nord-américain, ce qui explique que pendant de longue année il anima le blog Americatho et fut président et fondateur de l'« Amitié catholique France-États-Unis » (cet anglophone distingué était aussi secrétaire-général de l'association Les Amis de Chesterton). Il nous donna avec enthousiasme son accord pour préparer ce dossier « dans les plus brefs délais ». C’était sans compter avec les effets dramatiques de sa maladie, qui retarda considérablement la réalisation de ce projet. Néanmoins lorsque Daniel décéda, le 29 novembre 2020, le dossier était achevé. C’est celui-ci dont nous entamons aujourd’hui la publication sans pouvoir remercier comme il se devrait tous les collaborateurs que Daniel sollicita pour le réaliser.



L’ÉPOPÉE DU CATHOLICISME AMÉRICAIN DES ORIGINES À L’ÉPOQUE CONTEMPORAINE.


Les États-Unis d’Amérique présentent un paysage religieux insolite : pays farouchement moderne et innovateur, indépendant voire sauvage, égalitaire et méfiant envers toute notion de classe sociale, il reste pourtant le pays le plus profondément religieux d’Occident. C’est aussi aux États-Unis que l’on trouve le plus grand attachement à la liturgie traditionnelle (hormis, peut-être, la France), avec près de 400 lieux de messe en règle avec la hiérarchie où se célèbre l’usus antiquior chaque dimanche. Ce paradoxe apparent s’explique d’une part, par la liberté religieuse inscrite dans les documents fondateurs de cette république qui, si elle n’a pas de religion d’État, ne peut pas être qualifiée de laïque. Ceci pour la forme du fait religieux, y compris catholique. Pour cerner la matière du fait catholique aux États-Unis, il faut passer en revue son histoire ; ainsi, on en viendra à mieux comprendre la spécificité du catholicisme là-bas, y compris la mouvance « traditionnaliste ».

Commençons par le commencement : Christophe Colomb découvre ce nouveau continent en 1492. S’en suit la conquête et l’évangélisation des civilisations autochtones par la couronne espagnole… C’est en Floride qu’est dite la première messe sur le territoire actuel des É.-U., à Pensacola, en 1513. À partir de là, les Franciscains espagnols établirent des missions en Géorgie et en Alabama—mais les vicissitudes de l’histoire vouèrent la présence espagnole dans le sud-est des É.-U à l’extinction ; le territoire, peu propice à l’agriculture et au climat oppressif, était vraiment en marge de l’empire espagnol.

Mais quand on pense à la conquête spirituelle des Amériques, c’est surtout le Mexique qui vient à l’esprit, et à raison : la croix accompagne partout l’acier des nouveaux venus. Songeons à Gerónimo de Aguilar, qui après 8 ans d’esclavage chez les Mayas rejoignit Hernan Cortés pour la conquête de l’empire Aztèque du Mexique (1519-1521), lors de laquelle sa connaissance des langues autochtones fut très utile. Ensemble, Cortés et Gerónimo mirent fin au sacrifice humain, l’aspect le plus sanguinaire de la religion autochtone. Songeons aussi aux « Douze Apôtres du Mexique » : c’est ainsi que l’on dénomme les tout premiers Franciscains à évangéliser les Indiens du Mexique à partir de 1524 ; après eux vinrent les Dominicains en 1526 et les Augustins en 1533.

Cependant, les efforts de ces missionnaires, s’ils ne manquaient pas de ferveur, manquaient de succès. Ce fut une apparition miraculeuse qui changea la donne, celle de Notre Dame de Guadalupe. En effet en 1531, la Vierge apparaît à un Indien, Juan Diego, sur la colline de Tepeyac où poussèrent miraculeusement des roses d’Espagne en plein hiver. Dès lors, 9 millions d’Indiens se convertissent : le Mexique est acquis à la foi, qui rayonnera à partir de là, y compris vers ces vastes contrées en bord du désert, qui deviendront le sud-ouest des États-Unis. Non sans raison, le pape Jean-Paul II la déclarera « Patronne des Amériques ».

En 2015 un saint fut, pour la première fois, canonisé sur le sol des États-Unis : Fray Junipero Serra, ofm, qui entre 1769 et 1782 fonda neuf missions sur le territoire de l’actuelle Californie – donc avec plus de succès que les Jésuites, qui venaient tout juste d’être supprimés et boutés hors du Mexique manu militari. Ces missions donnèrent leurs noms aux villes qui leur succédèrent. Tous connaissent les noms de ces missions : San Diego, San Francisco, San Juan Capistrano, San Luis Obispo… toutes importantes agglomérations de la Californie moderne. C’est là qu’une véritable république catholique autochtone (hispanisante, il est vrai) remplaça le nomadisme guerrier que le saint avait trouvé dans cette « Haute Californie ». Hélas l’avènement d’un Mexique indépendant, républicain et laïque sonna le glas de cette magnifique expérience. Mais la foi s’était enracinée, et ce sont des Indiens catholiques que les États-Unis reçurent en leur sein après leur victoire sur le Mexique en 1848.

Il ne faut pas non plus oublier les missions russes, non seulement dans le territoire que le Tsar cédera aux États-Unis en 1867 comme l’Alaska (il y a encore des villages entiers d’Eskimos orthodoxes), mais aussi loin que dans la vallée de San Fernando en Californie, tout près de Los Angeles, où une cloche d’église, coulée en Alaska russe en 1796, fut découverte dans un champ.

Quant au nord, c’est la France qui l’évangélise : le 24 juillet 1534 Jacques Cartier plante la croix à Gaspé, une baie au sud de l’embouchure du fleuve Saint-Laurent. Des Iroqueiens (et non des Iroquois) de passage pour leur pêche annuelle en ces eaux lui parlèrent du pays en amont, qu’ils dénomment « Canada ». Il sera le premier Européen à se rendre sur les sites de Québec et de Montréal. Plus tard, en 1608, l’explorateur Samuel de Champlain fondra Québec, qui sera érigée en évêché en 1674. Plus en amont, la ville de Montréal sera fondée en 1642 par Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance, une laïque dévote qui y établira l’Hôtel-Dieu. La mission de la France, c’est le commerce des fourrures, mais aussi le salut des âmes des « Sauvages ».

Si les Récollets sont la première congrégation religieuse à s’implanter en Amérique française (premier essai en 1615, installation définitive en 1670), ce sont les « robes noires », les Jésuites, qui ont laissé leur empreinte sur l’évangélisation du territoire. Ils ne perdirent pas de temps : dès 1635 leur Collège de Québec éduque petits Français et Hurons chrétiens. Soucieux de leur mission évangélisatrice, ils envoyèrent aussi des missionnaires en terre « sauvage » : c’est ainsi que plusieurs d’entre eux reçurent la palme du martyre des mains des Iroquois. On leur voue un culte sous le vocable de « saint Martyrs canadiens » (aux É-U, de « Martyrs nord-américains »), dont s. Isaac Jogues et s. Jean de Brébeuf, morts entre 1646 et 1649 de part et d’autre de la frontière actuelle entre le Canada et les États-Unis. Parmi les convertis la place d’honneur revient à Ste Katéri Tekakwitha, issue de père agnier (c’est-à-dire mohawk) et de mère iroquoise.

Mais cette nouvelle France s’étend bien plus au sud aussi : tout le long du fleuve Mississippi se faisait du commerce, et l’Évangile suivit, tant avant qu’après la conquête du Canada par les Anglais. Après l’exploration par Louis Jolliet et le Révérend Père Jacques Marquette, sj, de la source et du cours supérieur du Mississipi (années 1670), Cavelier de La Salle descendra jusqu’à l’embouchure de ce grand fleuve en 1682 : c’est alors, le 9 avril, qu’il prend possession, au nom du roi Louis XIV, de tout un territoire qui recouvre un bon tiers des États-Unis actuels. La Louisiane est née ; sa capitale, la Nouvelle-Orléans, naîtra en 1713. Là encore, ce sont les Jésuites qui évangélisent les Indiens. Les Natchez, à l’origine plutôt hostiles à la présence française, adoptent la religion catholique peu à peu. À la Nouvelle-Orléans, les Sœurs Ursulines s’installent dans les années 1720.

Cependant, en Amérique britannique, seules deux colonies, celles de Maryland (ainsi nommée en l’honneur de notre Dame) et de Rhode Island (qui pratiquait l’accueil aveugle c’est-à-dire sans ségrégation religieuse), avaient une population catholique, en général assez mal desservie par un clergé trop peu nombreux. Au début (époque révolutionnaire puis balbutiements de la république américaine), et pour la première moitié du XIXe siècle, la majorité des évêques est… française – évoquons les Mgr Bruté de Rémur, Guynemer de la Hailandière (ces deux derniers évêques de « Vincennes », aujourd’hui archidiocèse d’Indianapolis), le légendaire Mgr Jean-Baptiste Lamy, premier archevêque de Santa Fe au Nouveau Mexique : en tout, des centaines de prélats français. En effet les É.-U. « bénéficiaient » des troubles révolutionnaires en France ; les Sulpiciens vinrent former le clergé dans ce qui deviendra le Grand Séminaire Sainte-Marie, à Baltimore.

On assiste aussi, en ce XIXe naissant, à la fondation par ste Elizabeth Seton des Sœurs de la Charité de S. Vincent de Paul de New York, qui s’occuperont des orphelins et autres laissés-pour-compte de l’immigration à venir ; elles seront aussi les infirmières de la guerre de sécession. Ce fut-là le commencement, aux É.-U., d’un essor des fondations féminines remarquable qui durera jusqu’à 1965… environ.

C’est à cette époque aussi que l’effort missionnaire continua parmi les Indiens. Le plus renommé—à juste titre—des missionnaires de l’Ouest américain au XIXe, est sans conteste le R. P. Pierre-Jean De Smet. Ce Flamand, né à Termonde dans le département de l’Escaut (aujourd’hui la Flandre-Orientale, en Belgique) en 1801, après un parcours religieux compliqué, rejoint les Jésuites à Saint-Louis en 1837. À l’époque cette bourgade de 15.000 habitants située sur les rivages du Missouri était le dernier avant-poste de la civilisation occidentale en Amérique du Nord. Le 2ème concile de Baltimore, tenu en 1833, avait confié tout l’Ouest américain aux Jésuites, et en effet ils prêchaient aux Iowas, aux Osages, aux Kickapoo de la région, mais aussi aux Ottawas, Chippewas et aux Potowatomies que l’avancée de la colonisation blanche avait refoulés au-delà du fleuve. De Smet, qui était doué d’une santé et d’une endurance à toute épreuve, rejoint cet effort et convainc même les Sioux d’abandonner leurs razzias sur ces Indiens en peine. Ayant eu vent de sa réputation, les Têtes-Plates des rocheuses septentrionales l’invitèrent à leur parler du Grand Esprit chez eux, au fin fond du Montana, ce qui représentait une randonnée de 6.000 kilomètres aller-retour ! Et le R.P. De Smet y alla. Il passera 35 ans à sillonner ces territoires immenses, tâchant toujours de rencontrer plus de tribus : et en effet, quand, sur la carte des États de Washington, Idaho, des deux Dakotas, on lit les noms de ces comtés à consonance française tels « Pend-Oreilles », « Nez-Percés », ou des lieux-dits tels Cœur d’Alène, Belle Fourche, ou encore ce village du Dakota du Sud qui s’appelle tout simplement « Desmet », on suit du doigt les multiples trajets que fit le Jésuite flamand—à pied.

Après cette première génération de Jésuites de la trempe d’un De Smet, qui à peu près tous venaient de petits pays polyglottes (Belgique, Luxembourg, principautés italiennes) et qui, ayant maîtrisé les langues des indigènes, tendaient à se conformer à leurs coutumes tout en les christianisant, arriva à partir du milieu du XIXe une nouvelle génération, composée surtout d’Irlandais, qui eux insistaient pour que les Indiens apprissent l’anglais et devinssent de bons citoyens américains. Cette relève irlandaise reflétait celle de l’épiscopat : les Français avaient fait leur temps ; c’était maintenant celui de l’épiscopat irlandais, considéré comme plus ultramontain et, partant, plus « fiable » par la Rome de Pie IX à Pie XII, et dans une moindre mesure, allemand. On nommera, parmi les plus puissants de ces princes irlandais de l’Église américaine préconciliaire : Mgr John Ireland, évêque puis archevêque de Saint-Paul au Minnesota de 1888 à 1918 ; Mgr James Gibbon, archevêque de Baltimore de 1877 à 1921 ; Mgr Francis Spellman, archevêque puis aussi cardinal de New York de 1939 à 1967, une des personnalités du dernier Concile ; enfin Mgr Richard Cushing, archevêque puis aussi cardinal de Boston de 1944 à 1970.

Cet épiscopat irlandais a laissé une forte empreinte sur le catholicisme américain préconciliaire, avec sa facilité déconcertante à passer du jansénisme le plus roide à l’activisme le plus effréné. D’ailleurs, c’est cet activisme qui attira sur l’Eglise américaine les foudres de Léon XIII pour « américanisme » : c’est le nom qu’il donna à cette tendance à laquelle était notamment lié Mgr Ireland.

Passons à l’Église des immigrés, laquelle explique aussi le caractère actuel du catholicisme américain. Lors du XIXe siècle vinrent des vagues successives d’immigrés en provenance de pays catholiques : d’abord les Irlandais affamés par le mildiou de la pomme de terre vers 1848, très mal accueillis d’ailleurs, puis les Allemands, et ensuite les Polonais entre autres Slaves catholiques, enfin les Italiens. Il faut y ajouter, pour la deuxième moitié du XXe et aujourd’hui encore, les immigrations latino-américaines (Mexique, El Salvador, Guatemala…) et asiatiques, surtout Philippines et Vietnamiennes. Ces derniers groupes, tout comme l’avaient fait leurs prédécesseurs européens, se cantonnent souvent dans ce qu’il est convenu d’appeler des « paroisses ethniques » avec leurs clergés, leurs langues liturgiques (depuis le Concile, s’entend) et leurs traditions propres. On est loin du soi-disant « melting-pot » ! Naturellement la langue vernaculaire à la messe a accru cette ghettoïsation. Cependant, tout comme ce fut le cas pour les divers groupes européens, on assistera sans doute à un amalgame des ethnies chez les héritiers, qui par la nature des choses passeront à l’anglais. Il ne reste plus guère de paroisses ethniques germanophones, par exemple, alors que le Midwest américain en regorgeait au XIXe (avec des hebdomadaires catholiques allemands et même avec le seul séminaire de droit pontifical aux É-U, le Josephinum, où les cours furent longtemps donnés… en allemand, en plein Ohio !). De cette mosaïque d’ethnies, il est c’est une certaine tolérance pour la différence en matière de liturgie.

Il est un autre aspect propre au catholicisme des États-Unis : le fait qu’il ait eu à survivre en milieu protestant. Pendant longtemps – et dans certains secteurs, même haut-placés, cela continue – les catholiques ont paru suspects à la majorité protestante du pays. On se souviendra de ces caricatures d’évêques-crocodiles s’en prenant à la statue de la liberté à coups de morsures de mitre dentée ! En fait le préjugé remonte aux tous premiers colons anglais, puritains, qui trouvaient l’Eglise (protestante) d’Angleterre trop papiste à leur goût, ce qui leur valut la haine de leur compatriotes et les confirma dans leur anticatholicisme, dès lors invétéré et endurci.

La révolution américaine, prônant la liberté du culte et, somme toute, favorable à l’expression religieuse en général, accorda sa tolérance, au moins en droit, aux catholiques ; une lettre ouverte, précieuse, de George Washington à tous les catholiques du tout nouveau pays visait à les rassurer que les États-Unis ne comptaient pas perpétuer les lois discriminatoires qui sévissaient contre eux au Royaume-Uni. Mais les préjugés de la majorité demeuraient.

Cette histoire va laisser au catholicisme américain contemporain certaines traces. Jusqu’à l’élection de John F. Kennedy en 1960 les catholiques ici n’ont pas tout à fait droit de cité dans les faits : la campagne présidentielle du catholique Al Smith en 1927-28 a pu paraître chimérique à l’époque.

L’éducation publique aux États-Unis a longtemps eu une forte teinte de protestantisme : bien des académies (celles-ci relèvent de l’État, par ex. Tennessee ou Massachussetts) imposaient aux élèves la récitation de prières protestantes en début de journée, et ainsi de suite. Cela amena les évêques américains, réunis lors du troisième concile de Baltimore en 1884, à déclarer que chaque paroisse des États-Unis devait avoir—dans la mesure de ses moyens—une école paroissiale abordable, voire gratuite, pour prémunir les petits catholiques des périls encourus dans les écoles protestantes d’État. Les parents catholiques étaient obligés sub gravi d’y envoyer leurs enfants, sauf permission expresse de l’évêque du lieu. Dix ans plus tard déjà, plus de 4.000 paroisses sont dotées de leur propre école. Le réseau de l’instruction catholique fut un grand succès, très robuste et abordable (surtout grâce aux religieuses, ces maîtresses d’école non-salariées), jusqu’à la capilotade postconciliaire.

Ce repli a pu créer un certain « complexe d’infériorité » par rapport à la majorité protestante. Les paroisses ethniques, avec leur clergé, leur couvent de sœurs enseignantes et leur école devenaient parfois de véritables ghettos où se déclinait une sorte de catholicisme intégral d’apartheid voulu, même encouragé, par les évêques. On se regroupait autour du curé, personnage vénéré qui faisait la loi et qui jamais n’avait à demander deux fois des contributions pour réparer le toit de l’église ou construire, justement, l’école paroissiale. Ce complexe faisait que souvent, par exemple au travail ou en compagnie mixte, l’on évitait de se révéler catholique. Le même concile de Baltimore qui promulgua les écoles paroissiales inventa le costume dit de « clergyman », impossible à distinguer de la tenue des ministres protestants. D’ailleurs, quand les chants en vernaculaire ont été admis à la messe après Vatican II, certains catholiques (surtout parmi le clergé, il faut bien le dire) se sont réjouis de ce qu’on allait enfin avoir des offices comme les protestants. Mais d’autres, qui eux s’enorgueillissaient de leur différence, se sont sentis trahis, perdant ainsi la confiance qu’ils avaient nourrie pendant l’après-guerre pour leur clergé.

Mais cette période, qui s’étend à peu près du milieu du XIXe siècle au Concile Vatican II, ne perdit pas de vue non plus son engagement missionnaire. Si l’on restait entre soi par rapport à la majorité protestante et anglo-saxonne dans la mesure du possible, on « allait vers » les plus démunis de cette société américaine dont la fabuleuse richesse n’était pas distribuée à parts égales ; en effet le célèbre IIIème concile de Baltimore tenu en 1884 avait préconisé les missions auprès « des Indiens et des gens de couleur » . Ainsi les Sœurs du Très Saint Sacrement, fondées en 1889 par l’héritière convertie Ste Katherine Drexel, fondèrent des écoles pour les Indiens navajos dans le Sud-Ouest du pays, ainsi que pour les petits Noirs dans le ghetto de Harlem à New York ; elles établirent même la seule « Negro College » (établissement universitaire réservé aux Noirs) catholique, Xavier University, en Louisiane. On vit aussi, en 1893, la fondation de la Société de s. Joseph du Sacré Cœur (les Joséphites), dont la mission était—et demeure—l’éducation des jeunes gens noirs.

Il faut aussi souligner la fierté qu’éprouvaient les catholiques américains des années 1950. Ils avaient bâti leur paroisse avec son école ; ils avaient réussi à s’intégrer (la deuxième guerre mondiale fut un creuset de camaraderie avec d’autres) ; comme tout le monde ils rejoignaient la classe moyenne lors des « Trente glorieuses ; ils avaient un réseau social robuste (confréries et sodalités en tout genre)… Au point que cela commençait à inquiéter l’establishment anglo-protestant.

Mais cet environnement protestant – les protestants eux-mêmes diraient tout simplement « chrétien » - a eu du bon aussi. L’on entend dire parfois que les catholiques américains sont plutôt pieux et pratiquants, et par rapport aux pays de l’Europe occidentale, c’est bien ce que l’on constate, et cela reflète leur existence en milieu protestant. Les USA n’ont jamais eu de république laïque à la française, ni de Kulturkampf allemand (sans compter les désastres nazi et communiste), ni de Garibaldi, etc. Au contraire, la religion, le christianisme (sans distinction) ont toujours constitué la trame morale de la société américaine, dans laquelle pas un jour ne passe sans que l’on se fasse dire « Dieu vous bénisse » (si l’on éternue par exemple). Ici, les personnalités publiques, des présidents (tous partis confondus) aux vedettes de la chanson (Michael Jackson, Prince), finissent leur discours ou concerts avec un « God bless you » ou encore « God bless America » sincère. On sait toujours où les personnalités publiques vont aux offices, de sorte qu’on a pu faire grief au président Obama à cause de certains prêches de son pasteur protestant, à Chicago… Cela ne se verrait jamais en France.

Il n’est guère étonnant qu’en moyenne, 25 % des baptisés catholiques aillent à la messe tous les dimanches – et des 75 % restants, une bonne proportion assiste aux offices protestants, au gré des régions. Il est mal vu – surtout dans le Midwest – de faire la grasse matinée le dimanche…

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